« Acheter européen » : la nouvelle stratégie de l'UE fonctionnera-t-elle ?
La Commission européenne a dévoilé mercredi ses très attendues règles « Acheter européen » – visant à stimuler la production nationale et la compétitivité dans des secteurs stratégiques clés face à l’intense pression internationale et à l’évolution de l’environnement géopolitique.
L’« Industrial Accelerator Act » établit de nouvelles règles en vertu desquelles les gouvernements de l’UE doivent donner la priorité à la production européenne dans les contrats publics dans les secteurs de la défense, du numérique et de l’industrie. Pour ce faire, il fixe des objectifs minimum pour les pièces fabriquées en Europe que certains produits stratégiques et/ou à forte intensité énergétique doivent inclure pour bénéficier de subventions gouvernementales ou de contrats d'achat.
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« Acheter européen » : est-ce que cela fonctionnera ?
La stratégie « Acheter européen » fait partie de la réponse de l'Europe à ce que le président français Emmanuel Macron a décrit le mois dernier comme un « état d'urgence géopolitique et géo-économique ». Si le continent n’investit pas dans son économie et ne lève pas plus rapidement les obstacles à la croissance, il sera « balayé » par la technologie américaine et les importations en provenance de Chine, a-t-il déclaré. S'attaquer aux causes profondes du déclin économique relatif de l'Europe est devenu de plus en plus urgent depuis que la pandémie de Covid et la flambée des prix de l'énergie suite à l'invasion de l'Ukraine par la Russie ont mis à nu la vulnérabilité du continent aux chocs d'approvisionnement.
Et la promotion de l'industrie locale contribuera à protéger l'industrie manufacturière de l'UE, estimée à 2 580 milliards d'euros, face aux prix élevés de l'énergie et aux importations bon marché en provenance de Chine et d'ailleurs en Asie. Le programme commercial instable de Donald Trump, sa rhétorique anti-européenne et ses menaces hostiles de suspendre les échanges commerciaux avec l'Espagne en raison de son opposition à la guerre contre l'Iran ont rendu la question plus urgente. Il est temps, estime Stéphane Séjourné, vice-président exécutif de l'UE chargé de la prospérité et de la stratégie industrielle, que l'Europe se défende.
L’ensemble de l’UE soutient-elle cette idée « acheter européen » ?
Il y a eu des désaccords. La France a été le principal moteur de ces nouvelles règles. Il a fallu beaucoup de temps pour convaincre l’Allemagne – aux côtés des Pays-Bas et de la Suède, entre autres – pour plaider en faveur d’une approche plus inclusive des principaux partenaires commerciaux (y compris le Royaume-Uni). Même cette semaine, le marchandage est allé jusqu'au bout. Le texte final convenu sera désormais soumis à l’approbation des 27 États de l’UE et du Parlement européen avant de devenir loi – et il pourrait y avoir de nombreuses querelles à venir.
Est-ce que ça marchera ?
Ce sera difficile, estime Pierre Briançon sur Dernières vues. Les nouvelles règles visent à « faire face au paradoxe selon lequel l'ambitieuse politique industrielle verte du bloc risque de réduire sa base manufacturière ». Étant donné le programme agressif de Donald Trump, l’Amérique d’abord, et le fait que la Chine subventionne son industrie à hauteur de 4 % de son PIB annuel, l’UE a de bonnes raisons de renforcer sa base manufacturière.
Mais l’idée « acheter local » comporte également de nombreux risques. À moins que des membres non membres de l’UE comme le Royaume-Uni et la Norvège ne soient inclus, les projets risquent de se transformer en une série de mesures commerciales hostiles à l’encontre de partenaires proches. Il est également important que l'UE ne soutienne pas les « causes perdues », comme l'industrie des panneaux solaires qui est depuis longtemps dominée par la Chine.
Et les règles devront être « mises en œuvre et testées avec pragmatisme », et susceptibles d’être révisées si les résultats sont décevants, ou si l’impact est que les voitures européennes (par exemple) deviennent plus chères et que les exportations en souffrent. « Bruxelles devra agir avec flexibilité et subtilité – deux qualités rarement associées à la police policière du bloc. »
Que devrait faire l’Europe d’autre ?
« L’indépendance » européenne englobe tout, de la défense aux marchés financiers. En matière de défense, Macron a fait cette semaine une offre historique de stationner des moyens nucléaires français en Allemagne et dans plusieurs autres pays européens, et de les inviter à participer à des exercices nucléaires conjoints et à des missions de soutien.
Il s'agit de la révision la plus importante de la doctrine nucléaire française depuis une génération – une étape bienvenue vers le même engagement que l'autre puissance nucléaire européenne, le Royaume-Uni, étend déjà aux membres de l'OTAN.
Sur les marchés financiers, le président français fait écho aux recommandations du rapport 2024 de Mario Draghi sur la compétitivité européenne, appelant à des obligations européennes communes – s'appuyant en partie sur le taux d'épargne élevé des Européens – pour stimuler les investissements dans la défense et la sécurité, les technologies vertes et l'IA.
Pourquoi est-ce si important ?
Parce que sans eux, l'Europe « travaille à rebours », déclare le ministre espagnol des Affaires Carlos Cuerpo dans le FT. « Nous débattons des budgets de défense, de sécurité, de politique industrielle, de souveraineté numérique et de réseaux énergétiques sans la seule chose qui les rendrait tous abordables : une forme collective de crédit en laquelle le monde a confiance. »
Il ne pourrait pas non plus y avoir de meilleur moment pour créer la réponse européenne aux bons du Trésor américain. Alors que le leadership et la stabilité des États-Unis sont remis en question, les portefeuilles mondiaux se diversifient rapidement et les investisseurs recherchent des actifs sûrs, liquides et de haute qualité. Depuis 2025, l’euro s’est apprécié de 15 % par rapport au dollar américain. Mais « nous obtenons une monnaie plus forte sans les dividendes stratégiques qu’elle devrait apporter : un financement moins cher, une liquidité plus importante et une plus grande stabilité financière ».
Pour ce faire, il faudra une infrastructure financière plus large, notamment la création de marchés à terme et de produits dérivés permettant aux investisseurs institutionnels de se couvrir. Et cela nécessitera une discipline et une détermination de fer de la part des hommes politiques. Le monde transformé en a fait une question existentielle pour l’Europe.
